D'amour... Et de sororité. A l'heure de son phénoménal retour, Céline Dion se retrouve décryptée sous tous les angles. Questions médicales, culture queer, soirées karaoké. Mais le féminisme alors ? Et bien, sans égaler les Suffragettes, la Voix semblait plutôt en avance sur son temps.
En 2007, dix ans avant #MeToo, Céliiiiiiiine s'est entourée exclusivement de femmes pour écrire un manifeste en chansons : D'elles. Clin d'œil subtil à "D'eux" bien sûr, l'album francophone le plus écouté au monde. En guise de parolières, dix romancières, frenchies et québécoises. Célébration du "regard féminin", dans une industrie où les postes de pouvoir sont encore très masculins.... Et à l'arrivée, une petite déception commerciale avec moins de 300 000 ventes, loin de ses scores d'antan. C'est notamment deux fois moins que son prédécesseur, Une fille et quatre types.
Mais peut-on vraiment parler d'album incompris ?
Alors que la diva se serait rapprochée de chanteuses qui comptent pour son prochain opus (les rumeurs parlent d'Angèle, Santa ou Charlotte Cardin), j'ai relancé ce disque "women only".
Céline, c'est la fougue hyper lyrique, mais aussi le romantisme fleur bleue qui se chuchote, la puissance vocale, et l'intimisme - c'est Pour que tu m'aimes encore d'un côté, Ziggy de l'autre. Une femme de contradictions ? Non, d'équations. Après avoir signé d'immenses hits en compagnie de l'homme le plus adulé de la chanson française, elle choisit donc de ne s'entourer que de femmes "de l'ombre".
C'est logique dans sa tête. Si limpide qu'elle titre ce projet D'elles, comme s'il avait une chance d'égaler les 10 millions de ventes de son équivalent masculin, l'album qui a explosé le hit-parade douze ans auparavant. Une idée plutôt féministe en fait : quand on défend l'égalité des sexes, pourquoi ne pas défendre l'égalité des charts ? Très utopique, mais c'est aussi pour ça que l'on aime encore, Céline.
Sur le papier, j'aime le côté jusqu'au-boutiste de l'objet : dix parolières et romancières, qui vont de Denise Bombardier, l'autrice qui a mouché Gabriel Matzneff sur le plateau d'Apostrophes (Gabriel Matzneff est accusé de violences sexuelles sur mineures), et en a subi les frais (se faire griller des émissions hexagonales), à... George Sand. Oui oui, rien que ça : l'une des chansons puise dans les mots que l'écrivain du XIXème siècle dédiait à Alfred de Musset.
C'est très français en vérité : Feu ! Chatterton a bien eu pour illustre parolier Arthur Rimbaud, et Mylène Farmer, Charles Baudelaire. Céline ne se contente donc pas d'employer des femmes "actuelles", elle rend hommage à toutes celles d'hier. Ainsi "Diva", malgré son titre, n'est pas une chanson sur Céline Dion elle-même, non, mais... Sur Maria Callas.
Bon, mais ce n'est pas ce que la chanteuse a mis le plus en avant : la star de l'opus est Et s'il n'en restait qu'une (je serai celle-là), balancé en premier single. Il faut dire qu'à la plume, on y retrouve Françoise Dorin, dramaturge qui a écrit pour Charles Aznavour, Juliette Gréco, Dalida, Marie Laforêt. Une façon pour Céline de s'imposer encore plus dans l'histoire de la chanson française. Efficace, le son est pétri d'un romantisme dont l'interprète a le secret, imagé, théâtral - logique, le titre "féminise" un vers de Corneille (le tragédien, pas le chanteur). Si vous cherchez l'entrain d'un Destin néanmoins, passez votre chemin.
Le reste est plus discret, parfois gentiment kitsch (Femme comme chacune), parfois minimaliste et émouvant (le très intimiste Berceuse), porté par une volonté évidente de mettre sur "mute" le bigger than life façon Vegas. Rien d'expérimental ou de "radical" ici hormis le postulat d'origine : d'une piste à l'autre c'est du Céline "classique", sentimental, pop, avec le mot "amour" plus employé qu'une virgule.
Parmi les treize chansons, j'ai quand même décelé une autre perle : Les Paradis, que de nombreux fans citent encore aujourd'hui comme le chef d'œuvre oublié de la Québécoise, à même de figurer dans sa setlist 2026. Peut être pas un classique en puissance, mais une illustration de ce que la chanteuse valorise à fond sur cet album : une sobriété étonnante, qui contraste avec son habituelle flamboyance.
En témoignent encore, les visuels de l'album, où la diva privilégie l'épure, l'élégance : noir et blanc classieux, sensualité, poses à la fois glam et introspectives, très très sérieuses. Dans les charts et l'inconscient collectif, D'elles restera au stade d'album concept, comme un film d'art et d'essai : loin d'être la réussite commerciale espérée, envisagé comme un exercice de style dans une discographie qui lui fait de l'ombre.
Et si c'était le moment ou jamais de rappuyer sur play ? Histoire de redécouvrir quelques curiosités qui ont peu de chance d'être entonnées à la Plenitude Arena. Mais sait-on jamais...