Tout se terminait dans un cri. Perçant d'abord puis étouffé. Il y a six ans, Phoebe Bridgers signait un des grands disques de l'ère Covid. Mélancolique (d'aucun diraient emo), introspectif, émouvant, intense, Punisher nous avait brisé le coeur avant de le réparer, érigeant son autrice comme une des meilleures songwriters de sa génération.
Depuis ? Tout et rien à la fois. Quelques collaborations ici et là pour Taylor Swift, SZA, Lorde ou Paul McCartney, mais surtout un album de Boygenius, le super groupe formé avec ses copines Lucy Dacus et Julien Baker. La sortie de Lost Weekend, son troisième album, se fait en plein milieu d’un été caniculaire. Pas vraiment propice à sa musique. Mais c'est qu'elle prend de l'avance et anticipe la bande-son de l'automne.
Lost Weekend, c'est un disque émotionnellement très fort pour Phoebe Bridgers. L'un des fils rouges de l'album, c'est la mort de son père, survenue en 2023 et avec lequel elle a entretenu des relations conflictuelles. Les premières paroles du disque évoquent d'ailleurs la portée de son cercueil, qu'elle met en parallèle à un crowd surfing en concert. "Je pleure dans un costume-cravate. (...) Je le vois être transporté au loin" lance-t-elle d'une voix autotunée. Plus loin sur Still Standing, elle implore : "Je ne t'imagine pas mort, pourtant tu l'es tous les jours". Avant que la voix du défunt ne résonne via un message vocal.
L'autre fil narratif, c'est la fin de sa relation amoureuse très médiatisée avec Paul Mescal. Un passage fera énormément parler. Sur The Governer's Waltz, Phoebe Bridgers y lance, amère : "Elle peut prétendre être moi, depuis qu'elle a pris ma place dans le lit". Une pique à peine déguisée à Gracie Abrams, la désormais nouvelle girlfriend de l'acteur britannique. C'est quand elle évoque le comédien Bo Burnham, son nouveau compagnon qui a co-écrit sept morceaux et qui donne de la voix sur Never Going Back, qu'elle laisse exploser sa joie sur le lumineux Bobby, morceau le plus entraînant de l'ensemble.
On arrêtera là le point people. Car Lost Weekend est beaucoup plus que ça. Plus qu'une collection de chansons. C'est une virée dans l'esprit et les émotions complexes de la chanteuse. Un chemin vers la reconstruction. Un disque qui ne se pioche pas mais s'écoute comme un tout, avec ses montées (immense Bobby), ses descentes et ses respirations, représentées par trois courts morceaux (dont deux interludes) enchaînés en milieu de disque.
À son habitude, la Californienne sait comment nous nouer les entrailles. Le bien-nommé Kill Me, The Governer's Waltz ou Liberty Tree sont autant de ballades terrassantes que cinématographiques, qui s'apparentent à la bande-son d'un voyage nocturne d'une Phoebe en pleine recherche de soi.
L'autrice fait preuve de son talent à travers 16 chansons comme autant de chapitres de son histoire personnelle. Dans le road trip musical et visuel qu'elle nous offre, on y croise une camionnette en panne, un centre commercial, un couple au bord de la rupture, une chambre d'hôtel ou une soirée moins festive qu'elle n'y paraît. Des lieux en décrépitude et des situations dénuées de vie. On comprend pourquoi elle a choisi Gregory Crewdson, génie de la photo américaine connu pour ses œuvres présentent l'envers du décor des quartiers américains, pour illustrer l'affiche de sa prochaine tournée.
Un disque de prime à bord solitaire mais où elle est extrêmement bien entourée. S'y croisent Jack Antonoff, Alex G, Julien Baker, Lucy Dacus, Bo Burnham, Maya Hawke et Cameron Winter, chanteur du groupe phénomène Geese, crédité sous le nom Son-John Johnson et invité vocal sur les formidables Kill Me et I Can't Wait. Une dizaine de musiciens est d'ailleurs crédité sur chaque morceau, ce qui tranche avec l'ambiance minimaliste des chansons...
Sans atteindre la perfection mélodique et émotionnelle de Punisher, Lost Weekend introduit une nouvelle facette fascinante dans la carrière de l'artiste. Musicalement, Phoebe Bridgers ne réinvente pas totalement son univers, comme certains l'ont écrit, mais l'ouvre à d'autres sonorités : country, americana, rock 90's et inspirations électroniques voire hyperpop (l'étonnant final du morceau-titre) s'entrechoquent.
On y entend mandoline, guitare pedal steel, sitar, banjo, harmonica, cuivres... Un voyage des sens et des émotions où la réponse à tous les maux se trouve à la fin de la route, à la fin de ces 52 minutes.
"Nous allons aller mieux, toi et moi, tu m'aimes, et je ne te laisserai jamais l'oublier. Pas encore". Ce sont les derniers mots du voyage. Comme une promesse. Autant à elle-même que pour celui qui l'écoutera.