Un jour de printemps 2026, Mathilde Poncet navigue dans le rayon librairie d’Amazon UK et découvre l’engouement des clients pour un livre-jeu d'un nouveau genre : Alice isn’t the Killer. Tout d’abord auto-édité, ce phénomène littéraire de "puzzle book" vaut à ses auteurs britanniques Liz Blackwell et Kevin Fray, qui signent le livre sous le pseudo Iris Starling, de décrocher un contrat d’édition.
L’occasion est trop belle pour cette responsable éditoriale aux éditions Leduc : "Moi, c’est surtout le concept qui m’a attirée. Depuis quelques années, on voit bien que les jeux pour adultes trouvent leur public, que ce soit avec les cahiers de vacances ou les escape games. Ici, je trouvais fou et inédit ce principe d’éliminer des noms au fur et à mesure", explique-t-elle à Volum.
Ce 1er octobre 2026, les éditions Leduc ont dévoilé la traduction française de ce best-seller, Alice n’est pas la tueuse. Une version augmentée par rapport à celle auto-éditée en anglais : « Le coupable n’est pas le même ! », se réjouit Mathilde Poncet. Votre mission : alors que la suspecte Alice, 22 ans, a disparu en laissant un cadavre dans son appartement, vous devez découvrir grâce à 18 indices le nom du véritable coupable. Pas moins de 4 000 exemplaires, sur un premier tirage de 15 000 exemplaires, avaient été commandés par l’enseigne nationale Cultura pour sa parution.
Si la tendance a vraiment explosé aux États-Unis, avant de traverser l’Atlantique, le principe est foncièrement le même dans chaque puzzle book, ou "livre-enquête" en langue française : dans ces intrigues policières et criminelles, 95% de l’ouvrage est composé de listes de noms, qui s’étalent à perte de vue (ou presque). Et certains chiffres ont de quoi donner le tournis ! Alice n’est pas la tueuse annonce par exemple sur sa couverture que le livre met à disposition les noms de "46 600 suspects".
"Ce qui m’a aussi plu, c’est que derrière le pseudo d’Iris Starling se cachent deux véritables personnes. Ce n’est pas de l’I.A.", ajoute Mathilde Poncet. Car quoi de plus simple, pour l’intelligence artificielle, que de recracher des indices et des listes de noms en copiant ce qui existe déjà sur le marché ? Soucieuses de proposer du contenu original, les éditions Leduc ont fait appel à un auteur français, qui travaille sur ses listes de noms sur un tableur, pour leur prochain livre-enquête prévu pour janvier 2027.
Chez Michel Lafon aussi on mise sur du fait-maison. Au mois de juillet 2026, la maison d’édition a proposé le livre-enquête le moins cher du marché, au format poche : Qui est le coupable ? coûte 9,95 euros. Et le succès a été au rendez-vous : près de 10 000 exemplaires de cette enquête aux 20 000 noms de suspects se sont écoulés, et une version spéciale Halloween est disponible depuis le 24 septembre 2026.
Et on ne change pas une formule qui marche ! La revue spécialiste du true crime Affaires criminelles, créée par l’influenceur McSkyz (2,33 millions d’abonnés sur YouTube) est toujours associée au projet, tandis que la journaliste fait divers Elina Rostan était à nouveau chargée d’écrire cette intrigue, qui débute alors qu’un expert en assurances, qui enquêtait sur une mort suspecte survenue un 31 octobre, est retrouvé calciné dans son salon.
"On a découvert le phénomène des livres-enquêtes avec Alice isn’t the Killer, pour lequel on nous avait proposé d’acheter les droits", se souvient Florian Lafani, directeur général adjoint des éditions Michel Lafon : "On s’est vite rendu compte que le concept était assez déclinable, comme c'était déjà le cas aux États-Unis. Mais c’était surtout important pour nous d’avoir un vrai auteur, pour pouvoir échanger sur les niveaux de difficultés par exemple."
Là où un roman policier requiert une plume et un sens du suspense, le livre-enquête fonctionne grâce à un juste équilibre de ses indices. Car le lecteur type du puzzle book n’est pas particulièrement un fan de littérature policière : il est avant tout un mordu de jeu ! "On s’adresse à des gens qui font du sudoku, des mots fléchés, des mots mêlés… Des gens qui ont déjà une mécanique de jeu, nous explique Florian Lafani. Mais les gens achètent quand même un livre ! Même si c’est un achat d’impulsion, vous n’avez pas envie que ce livre qui a coûté 10 euros ne dure qu’une demi-heure."
Les versions proposées par Elina Rostan passent donc sous la main de bêta-testeurs attentifs au sein de la maison d’édition. Avant l’été, ce sont d’ailleurs des stagiaires en observation qui avaient découvert une faille dans Qui est le coupable ?, corrigée grâce à eux avant parution.
Après Halloween, une déclinaison pour Noël sera proposée, tandis qu’une version pour la jeunesse est aussi au programme. "C’est beaucoup d’opportunités et d’opportunisme, aussi, par rapport à ce qui est devenu tout à coup un phénomène, analyse le directeur général adjoint. Maintenant, la question, c'est : est-ce que c'est quelque chose qui va perdurer ? Est-ce que les gens vont continuer à s'amuser avec ce genre de projet même si on est sorti de la période estivale ?"
Si les maisons d’édition savent qu’elles peuvent compter sur la période des cadeaux de Noël, qui rebooste chaque année les chiffres des ventes de livres (en décembre 2025, le volume d’achat avait par exemple augmenté de 22% la semaine des fêtes par rapport à la précédente), elles sont aussi très conscientes qu’elles vont devoir se diversifier au sein-même du sous-genre des livres-enquêtes. "C’est une course au livre qui aura le plus de noms de suspects, s’amuse Mathilde Poncet. Mais on va vraiment avoir besoin de se renouveler, d’ajouter un petit truc en plus ! Pour le moment, on est tous un peu sur le même créneau." Certains auteurs de livres-enquêtes ont déjà complexifié leurs intrigues : on trouve désormais dans les listes des dates de naissance ou des visages « façon Qui est-ce ? », comme nous l’explique Florian Lafani. Les éditions Verso, elles, se sont carrément lancé dans un autre genre littéraire : la romance-jeu d’enquête !
Dans Emma et l’homme idéal, qui paraîtra le 30 octobre 2026, le lecteur n’est plus un enquêteur mais une marieuse au temps de la Régence en Angleterre. La couverture donne le ton : "6 400 prétendants, 12 indices, 1 seul Monsieur Parfait." Une intrigue qui cible ouvertement les aficionados de Jane Austen ou de La Chronique des Bridgerton, avec quelques difficultés supplémentaires : pour aider votre cliente Emma à trouver l’âme sœur, il vous faudra aussi analyser la fortune, le signe du Zodiaque, la couleur des yeux, la couleur des cheveux, le tempérament et les centres d’intérêt de chaque parti.
"Ça ne nous intéressait pas de proposer une énième déclinaison d’un Cluedo, même si ces intrigues sont très sympas, nous expliquent Glenn Tavennec, directeur éditorial, et Benoît André, responsable marketing et évènementiel des éditions Verso. Cette romance-jeu d’enquête sortait des sentiers battus et, surtout, elle restera à jamais la première du genre !" Avant la parution au Royaume-Uni et aux États-Unis d’Emma et l’homme idéal, fin septembre 2026, ils ont d’ailleurs dû signer des clauses de confidentialité pour protéger le projet jusqu’au bout de la "la déferlante I.A qui va suivre". "Si on a encore aujourd’hui des doutes sur le recours à l’intelligence artificielle pour écrire des romans, ce n’est pas du tout le cas avec les livres-jeux", regrette Glenn Tavennec.
L’écrivaine Elizabeth Godwin, qui signe le livre sous pseudo, est elle-même une véritable humaine : graphiste et déjà autrice de bouquins sur la mode, cette mère de famille britannique avait eu l’idée de ce projet en relisant Jane Eyre avec ses filles. La maison d’édition Verso, à qui l’on doit la version française du carton littéraire de l’été Celle qui sait de Riley Sager, a vu les choses en grand pour cette parution : Emma et l’homme idéal bénéficiera d’un premier tirage de 25 000 exemplaires.
"C’est aussi une version alternative du livre-enquête qui pourra servir de petit cadeau à Noël. On est sur un prix de vente de 13,90€, que l’on a voulu abordable car le public de la romance est habitué à des prix un peu plus bas que la normale pour des livres en grand format", ajoute Glenn Tavennec. Si le directeur éditorial et son bras droit croient fort au potentiel d’Emma et l’homme idéal et sont heureux de "créer la surprise" dans leur offre littéraire, ils n’envisagent cependant pas de décliner le concept et préfèrent se concentrer, à côté de cette incartade, sur la publication de romans. Un one-shot à la croisée des genres pour cette maison d’édition qui propose autant des sagas historiques que de la new romance et du thriller. A part, peut-être, si Elizabeth Godwin elle-même propose un jour un volume 2 de sa romance-jeu d’enquête…