Figure majeure du cinéma social britannique, Ken Loach a été souvent inspiré (Sweet Sixteen, Sorry We've Missed You), parfois moins (Jimmy's Hall, The Old Oak). Sa Palme d'Or en 2016 pour Moi, Daniel Blake (sa seconde après Le vent se lève en 2005) paraît quelque peu surprenante tant le film se repose sur ses acquis et les tropes usités du cinéaste depuis un demi-siècle. Comprenez, Ken Loach fait du Ken Loach avec Moi, Daniel Blake entre classe ouvrière délaissée, enfer bureaucratique et contestation sociale. Un Loach finalement mineur et assez surévalué. Dans la sélection cette année-là, on lui aurait clairement préféré le troublant Mademoiselle de Park Chan-wook ou le somptueux Loving de Jeff Nichols.
Un an avant Parasite, le Festival de Cannes récompense un autre film mettant en scène la frange pauvre de la société asiatique, cette fois-ci au Japon. Avec Une affaire de famille, Hirokazu Kore-eda suit l'histoire d'une famille qui vit de petits vols à l'étalage jusqu'à ce que l'arrivée d'une petite fille dans leur quotidien ne vienne tout bouleverser, jusqu'au drame. Avec un pitch aussi alléchant, on pouvait s'attendre à un récit rythmé et haletant. Las, Kore-eda oublie l'action et filme avec lenteur le quotidien peu passionnant d'une famille en lutte perpétuelle pour sa survie. Il faudra attendre la dernière demi-heure pour éveiller notre intérêt. Dommage.
Il en fallait un. Un film qui choque, dérange et divise la critique. Ce sera donc Titane, sacré par le jury de Spike Lee en 2021. On avait été exaspéré par Grave, premier long faussement provoc' de Julia Ducournau qui avait littéralement retourné les estomacs. On s'attendait à quelque chose du même acabit pour Titane, soit l'histoire croisée d'une ancienne accidentée de la route ayant une plaque de titane dans la tête et d'un pompier qui croit reconnaître en elle son fils disparu depuis 10 ans. Si la première partie, déchaînement de sang et de violence, est lourdingue (cette scène ridicule de sexe entre Agathe Rousselle et une voiture), on reste davantage surpris par la deuxième moitié. Le genre du body horror, dont David Cronenberg est le maître, vise à déranger et provoquer le malaise. Julia Ducournau ne le fait jamais véritablement par des effets graphiques et gore. Mais plutôt par la relation malsaine entretenue entre les excellents Vincent Lindon et Agathe Rousselle, se construisant dans la douleur une famille de substitution. Inégal mais pas inintéressant.
C'est un doublé assez rare. Cinq ans après The Square, Ruben Östlund repart avec une seconde Palme d'or en 2022 pour Sans filtre. Sauf que son film, qui a révélé Harris Dickinson, montre rapidement les limites du Suédois. Reprenant la même mécanique critique et acerbe que The Square en beaucoup moins subtile (c'est dire !), Östlund s'en prend désormais au milieu des riches et des influenceurs, plus préoccupés par leur propre image que le monde autour d'eux. Si certaines séquences fonctionnent (un délicieux règlement de compte autour d'une addition de restaurant), le film s'embourbe rapidement dans une critique peu inspirée, poussive et parfois vulgaire, à l'image de cette scène de tempête sur un paquebot où les convives vomissent homard et caviar beluga. On a connu le jury plus inspiré pour récompenser ses pairs.
Grand moissonneur de statuettes (César, Oscars, Baftas, Lion d'argent, Victoire de la Musique...), Jacques Audiard remporte sa première Palme en 2015 avec un sujet brûlant. Alors que la crise migratoire touche de plein fouet l'Europe, Dheepan conte l'histoire d’un ancien soldat, d'une femme et d'une orpheline se faisant passer pour une vraie famille tamoule sri lankaise, afin de venir en France, et qui atterrit dans une cité. Une relecture, selon son auteur, des Lettres Persanes de Montesquieu ou des Chiens de Paille de Peckinpah. Soit. Si la première heure, qui suit l'adaptation de cette famille recomposée à sa nouvelle vie, est maîtrisée, la seconde vire sans prévenir au vigilante movie. Le réfugié sri lankais se transforme ainsi en Charles Bronson et lutte contre les dealers dans des batailles rangées en pleine cité. Soit (bis).
Ruben Östlund s'est fait une spécialité de disséquer notre société avec cruauté et mordant. Après Snow Therapy, portrait d'une famille déchirée lors de vacances au ski, le réalisateur suédois s'attaque au monde de l'art contemporain. Si sa critique se veut un peu facile et caricaturale, il réunit un casting international (Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West) autour d'une histoire mêlant séquences absurdes, menace terroriste et déchaînement de violence. The Square nous avait plutôt séduit à l'époque, en dépit d'une presse mitigée, mais pas sûr qu'il passe l'épreuve du temps et d'une formule "ostlundienne" désormais usitée.
Véritable surprise du palmarès 2024, Sean Baker s'est fait une place parmi les grands du cinéma. Chantre des laissés pour compte de l'Amérique rurale, le réalisateur pose cette fois-ci sa caméra devant Anora, stripteaseuse d'origine russe embarquée dans une fable désenchantée. La première partie du film, romance idyllique façon Cendrillon 2.0, tourne à vide avec d'innombrables scènes de sexe, mais la seconde est une véritable maestria, car elle prend la forme d'une course poursuite new-yorkaise hystérique digne des frères Safdie. Dans le rôle-titre, Mikey Madison irradie l'écran de son charme et de son talent. Après les cris, la luxure et un rythme effréné, la folle épopée se conclut dans l'étroitesse d'une voiture pour un final qui ne laissera personne indifférent. Un film inégal mais qui aura permis au monde entier de découvrir le brillant talent de son auteur.
Dernière Palme française en date, Anatomie d'une chute aura quelque peu divisé en dépit d'une immense médiatisation. Malgré tout, Justine Triet mérite-t-elle toutes ses dithyrambes avec son coup d'éclat ? Oui ! Porté par un casting au sommet, dont les magistraux Swann Arlaud et Antoine Reinartz en avocats, le drame se mue rapidement en film de procès digne de ceux d'Oliver Stone, Sidney Lumet ou Otto Preminger. Bien sûr, Justine Triet n'atteint jamais le brio de ses modèles, mais elle parvient à nous tenir en haleine pendant 2h30 jusqu'à un dénouement trouble. Une chose est sûre : vous non plus, vous ne pourrez plus écouter cette reprise insupportable de 50 Cent.
Faire le doublé Palme d'or et Oscar du meilleur film, ce n'est pas donné à tout le monde. En 2019, Bong Joon-Ho réussit le grand chelem avec Parasite, qui mérite amplement toutes les louanges. S'il reprend le trope usité des "riches contre les pauvres", le cinéaste sud-coréen en tire un film malin et prodigieux, alternant entre humour grinçant et thriller sous tension, et qui multiplie les séquences inoubliables. Ceux qui l'ont vu ne regardent plus une pêche de la même façon. Mais alors, pourquoi est-il seulement deuxième de notre classement ? Peut-être pour son côté trop parfait, justement perfectible...
Dans la sélection ultra qualitative de 2025 (Valeur sentimentale, Sirat, The Mastermind), le choix d'Un simple accident pour la Palme d'or pouvait ressembler à un geste politique. Mais il est surtout un geste artistique tant le film de Jafar Panahi est une véritable claque. Tourné sans autorisation en Iran, où il a été emprisonné, le long-métrage raconte l'histoire d'un mécanicien qui kidnappe celui qu'il pense être son ancien tortionnaire et emmène dans son périple quelques-unes de ses victimes. Alternant entre comédie, absurde et effroi, Panahi dénonce la corruption de l'État iranien (avec ses policiers munis de terminaux de carte bleue pour qu'on les soudoie) et livre une fable aussi grinçante que terriblement réaliste. Le tout culminant dans un final glaçant, véritable morceau de bravoure. Inoubliable.
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