Hybrid Theory célèbre ses 26 ans ce mois-ci.
Le meilleur album de Linkin Park passe encore un cap, après son quart de siècle. Voilà qui ne rajeunit personne. Mais la pelletée de classiques de cet album, le cathartique In the End bien en tête, ne doit pas faire oublier un opus que beaucoup de fans très nostalgiques lui préfèrent : Meteora (2003). Un "no-skip" incontournable qui regorge de perles plus discrètes, comme un son adulé des érudits, et trop méconnu du grand public… Qu’on pourrait facilement qualifier de magistral.
Alors que - twist absolu - Chester Bennington y est tout à fait absent. Ce son instrumental qui démontre, sans le moindre interprète vocal, toute l’intensité du groupe, c’est Session. Alors que la bande revient en force avec la sortie de la BO du docu Unshattered, live enregistré à Sao Paulo, on voulait réhabiliter le meilleur de Linkin Park : 84 secondes de pure furie musicale.
Mais sans le moindre chanteur au micro. Oui oui !
Ce n’est pas juste un son.
C’est un tour de force, en forme de freestyle pour nerds du hip hop. Session, avant dernière track du deuxième album de Linkin Park, porte bien son nom, car il s’agit d’une “session” studio blindée de scratchs du DJ Joe Hahn, pilier historique de la formation nu metal de nos années emo. Hahn porte le morceau entier sur ses platines, le tout s’apparentant à vertigineux solo, autour d’un sample, une ritournelle piquée à Change the Beat de Fab 5 Freddy, chanson la plus samplée de l’histoire.
Loin d’être confidentiel, Session figure dans la BO de Matrix Reloaded, les sœurs Wachowski envisageant alors Linkin Park comme une forme de musique "futuriste" en osmose avec leur univers de science-fiction, mais aussi sur celle des Soprano, la meilleure série de HBO. Quelques millions de vues sur YouTube, sans le moindre clip : cela pique a minima notre curiosité. Et une réhabilitation en bonne et due forme.
Session c’est un enchaînement de variations lancinantes autour des mêmes beat, un exercice de style purement instrumental qui tranche dans une discographie qu’on ne saurait dissocier… Et bien, de la voix de son chanteur, habitée par toute la rage qui le caractérisait. C’est étonnant, mais cette furie, on la ressent pleinement sans les vocalises de Chester. Le tempo de Session, obsédant, retranscrit ce côté “cocotte minute” : on suit tout l’écoulement du son en attendant son réjouissant climax, lequel n’est pas dépourvu d’une vibe rock n roll.
Sur les réseaux, Session ne cesse d’être redécouvert, près de 23 ans après sa création. Les insomniaques de Reddit lui consacrent un thread dédié en qualifiant l’objet de “chef d’oeuvre sous-estimé”. Rien que ça ! Le verdict est euphorique : "Le son a été nommé pour un Grammy en 2004 et c'est mérité. Il est instrumental mais il a une voix. Les rythmes brisés, les éléments de percussion complexes, le jeu sur les platines, c'est la démonstration du génie de Joe Hahn", lit-on.
© Abaca
Surtout, les allergiques aux énormes hits que sont Numb, Breaking the Habit et What I’ve Done, retournent complètement leurs vestes (cloutées) à cette écoute, reconnaissant la maîtrise technique du DJ Joe Hahn, et l’aspect passionnément "hybride" de ce groupe : tout est là, les scratchs du hip-hop, la rythmique faussement monocorde de l’électro, et la colère du punk, comme de la musique métal. D’ailleurs, si Hahn est indéniablement la grande star du son, qui lui sert de terrain d’entraînement pour muscler ses prouesses techniques, il est accompagné à la guitare par Brad Delson. Dave Pharrell quant à lui ponctue les scratchs de quelques notes de basse.
Il y a plus de 20 ans, une partie de Linkin Park s’enfermait dans un studio californien pour cette "session" en apparence récréative et fun (qui puise son sample d’un standard funk !), en vérité dense et spectaculaire… et beaucoup de fans n’en sont jamais revenus.