Attention, fragile. On peut le lire sur nos cartons de déménagement, mais pour Elton John, il y a bien plus vulnérable que les tasses en porcelaine de mamie : la beauté. Fragile beauté est l'intitulé poétique de la gargantuesque collection d'oeuvres d'art de l'icône pop (et de son compagnon David Furnish), exposées exceptionnellement au Jeu de Paume, après une présentation triomphale à Londres. Il ne vous reste qu'une poignée de jours pour y assister - l'event s'achève le 24 septembre.
Je suis allé voir cette expo qui arrive à concilier, c'est inédit, esthètes des beaux arts et fans de I'm still standing. Et c'est un autre, ou plutôt de nombreux autres, Elton(s), que j'ai découvert au fil des couloirs, en contemplant ces 300 photographies (rien que ça) acquises ces 35 dernières années. Très loin de l'imaginaire rococo et des lunettes hyper criardes de l'artiste.
Suivez le guide.
On aurait pu croire que la collection Elton John allait principalement magnifier l'imaginaire queer. Et il est vrai que les oeuvres transgressives, notamment érotiques, y débordent de partout - tant mieux. Mais l'engagement du chanteur dépasse de très loin ces thémas. On y trouve des évocations frontales du racisme systémique qui fait encore aujourd'hui rage aux Etats-Unis.
Elton semble sensible au concept d'intersectionnalité : quand le racisme s'ajoute à d'autres discriminations (tel le sexisme) et les exacerbe. En témoigne, ce cliché historique de Prikle Jones représentant les révolutionnaires Black Panthers. Antithèse des looks aveuglants du chanteur, ces acquisitions émouvantes sont d'une très grande sobriété.
Oui, bon, Elton reste Elton, malgré tout. Au détour d'une salle, on glisse des clichés les plus engagés aux portraits les plus intensément "camp" : kitsch, de mauvais goût, criards, décalés. Le "camp" constitue une part non négligeable de la contre-culture LGBTQ. Et on le ressent plus que jamais face à un tableau dont la dorure (très classieux cadre façon Versailles) contraste avec le sujet représenté : Peggy la Cochonne.
La magnifique diva du Muppet Show - qui au sein de son émission a récemment débattue, c'est réel, avec Sabrina Carpenter - est donc l'un des "role models" revendiqués de l'icône pop, et la voir érigée sur le mur d'un musée, institution culturelle ultime, est une consécration. Il y a quasi 40 ans, dans le show des marionnettes, Elton proposait déjà un duo avec Miss Piggy sur Don't go breaking my heart, oui oui.
On sait Elton féru d'icônes d'antan, comme Marilyn - naturellement présente dans sa collection. Mais le chanteur ne s'enferme pas dans sa nostalgie. L'actualité l'inspire et le bouleverse. Exemple ? Cette photographie brutale - estampillée Associated Press - des incendies qui ont fait fureur à Los Angeles en 2025. Le chanteur aime la manière dont l'art rend compte, avec bien plus de subtilité, des news que relatent les infos en continu.
On comprend mieux pourquoi Elton a collaboré avec Xavier Dolan et Chappell Roan : loin de lui l'idée de vivre dans le passé. La démonstration d'une érudition indéniable qui contredit nos préjugés - l'interprète du Crocodile Rock aurait pu n'être qu'un milliardaire mécène accro au marché de l'art, comme les autres.
Il y avait au moins deux expos à ne surtout pas louper ces derniers mois : la collection Elton John, bien sûr, mais surtout, la rétrospective Nan Goldin au Grand Palais. Photographe, cinéaste, militante, poétesse, Nan Goldin a immortalisé les marginaux du New York eighties : homosexuels, junkies (ce qu'elle fut elle-même), travailleurs du sexe, artistes underground. La Grosse Pomme de Basquiat, de Sonic Youth et de Jim Jarmusch, est au coeur de ses clichés très cinématographiques. Mais Goldin a surtout figé en images, tendres et spectrales, les victimes du Sida. Son oeuvre crépusculaire - avec un usage très particulier des lumières, comme vous pouvez le voir sur Anthony by the sea, ci-contre - se retrouve dans la collection d'Elton.
C'est aussi la démonstration de féminisme, discrète mais bien là, d'un exubérant très romantique.
Fragile beauté, collection Elton John/David Furnish, à découvrir au Jeu de Paume jusqu'au 24 septembre.