Chaque nouvel album de Mylène Farmer est un véritable événement. Autant pour les fans que pour l'industrie, tant la chanteuse est l'une des dernières grosses vendeuses de disques physiques dans un marché en constant déclin.
Égrégore, tel est le nom de ce 13ème opus (chiffre porte-bonheur ?), est encore plus attendu au tournant que les autres. Car il y a quatre ans, après une série de disques plutôt oubliables, Mylène Farmer avait fait l'unanimité avec L'emprise, subtil mélange d'électro minimaliste et de lyrisme cinématographique. Soit son meilleur album depuis... au bas mot 20 ans. Oubliez les Monkey Me, Bleu Noir ou Interstellaires seulement sauvés par deux morceaux. Mylène était de retour aux affaires, et au sommet. On était donc très curieux de savoir si elle allait poursuivre sur sa lancée.
Autant le dire d'emblée, Egrégore commence mal. Les singles C'est à qui le tour et Des lols et des quoi, où Mylène se la joue "On ne peut plus rien dire", ne brillent pas par leur originalité et sonnent comme du déjà entendu. Idem pour le morceau-titre, mid-tempo peu inspiré, ou Combien pour la nuit, collab' répétitive avec DJ Snake qu'on aurait espéré plus efficace.
Un quatuor introductif qui nous fait craindre le pire : qu'avec Egrégore, Mylène Farmer ait livré un album finalement assez convenu et sans surprise, davantage dans la lignée des oubliables Interstellaires ou Désobéissance que du somptueux L'emprise.
Mais la surprise intervient finalement au milieu du disque : le refrain d'Entendre ma voix, agréable ballade synthétique, reste en tête, Reste la lumière fleure bon les années 80 avec son ambiance funky, tandis que la power ballad Recréer un jour est du pur Moby (on reconnaît sa patte dès les premières notes). Pas très original, encore une fois, mais diablement efficace.
Mais la grosse claque provient de Sans amarres, la deuxième production de DJ Snake. Loin des beats bourrins habituels du platiniste francilien, on se retrouve avec un titre sombre, onirique et cinématographique qui aurait parfaitement trouvé sa place au milieu de L'emprise. La voix de Mylène s'y fait d'ailleurs plus aiguë que jamais. Preuve qu'à 65 ans, elle sait toujours nous surprendre.
On aurait pu craindre aussi que Confession, dévoilée au Festival de Cannes 2025 en hommage à son ami David Lynch, allait difficilement s'intégrer au reste de l'album. Au contraire, elle apparaît comme une jolie et douce respiration que l'on redécouvre après être un peu passé à côté au moment de sa sortie.
À l'image du début, le dernier tiers de l'album loupe clairement sa cible. Le rétro On a toujours le choix peine à nous convaincre, Déni et Dieu est mort nous laissent de marbre... Mais Mylène se rattrape avec le titre final Plus d'écho, vibrant hommage à son public avec sa ritournelle au violon qui rappelle le You Only Live Twice de Nancy Sinatra, encore une fois signé Moby. Un titre qui saura à coup sûr séduire les principaux intéressés et qui, lors de sa diffusion au cinéma ce mardi, était accompagné d'une vidéo semblant indiquer un retour sur scène imminent.
Si Mylène a autant marqué les esprits depuis 40 ans, c'est en partie grâce à ses textes. Ici, elle se fait l'écho d'un monde au bord du gouffre, dénonce une société moderne qui s'autocensure et ne sait plus parler correctement, mais garde tout de même l'espoir d'un avenir meilleur. "Un monde à ton image, ce monde est un mirage, retiens ces mots, retiens le beau" y chante-t-elle sur l'optimiste Recréer un jour. Mais souvent avec facilité.
"Où est la Mylène de California ou Innamoramento ?" est-on tenté de se demander... Certes l'époque a changé, elle aussi, mais les textes manquent cruellement de la poésie d'antan, privilégiant les formules chocs (la fameuse fin du titre Des lols et des quoi avec ses "Chockbar, MF c'est le S"...) aux fines tournures de phrases. Au moins, elle a arrêté son sempiternel franglais usé ad nauseam sur ses précédents disques...
Après le sommet L'emprise, la chute est un peu rude. Si elle s'entoure de nouveaux visages dans son univers (DJ Lewis, DJ Snake) pour une incartade électro-pop, Mylène Farmer livre un album plutôt en demi-teinte. Malgré quelques surprises reléguées en milieu de course, le reste du disque sonne sans grande prise de risques, avec des morceaux déjà entendus mille fois sur ses précédents opus.
Encore une fois, comme avec Rallumer les étoiles sur son prédécesseur, c'est encore Moby qui sauve la mise en signant deux des titres les plus remarquables du projet.
"Un peu d'audace" chante-t-elle dans Combien pour la nuit. Cet album, et c'est le plus triste, en manque cruellement.