Mathias Malzieu (Une Sirène à Paris) : C'est l'inverse de La Petite Sirène, elle ne veut pas de jambes ni un Prince Charmant
A l'occasion de la sortie au cinéma de Une Sirène à Paris, son nouveau film adapté de son propre roman, Purebreak a eu la chance d'interviewer Mathias Malzieu. Origine du projet, difficulté d'adapter son imagination, films de genre en France... le cinéaste et chanteur de Dionysos nous dit tout.
Mon premier studio de cinéma portatif c'est mon coeur et mon cerveau

Il y a eu le livre "Une Sirène à Paris" en 2019, l'album "Surprisier" de Dionysos le 28 février et désormais, voici le film. C'est un peu l'histoire de l'oeuf et la poule : quelle idée est venue la première ?

Tout en même temps. A partir du moment où j'ai eu l'idée et où j'en suis suffisamment tombé amoureux, le désir s'est développé à 360. J'avais envie de l'histoire, j'ai eu envie de l'écrire. Mon premier studio de cinéma portatif c'est mon coeur et mon cerveau et ça, quoi qu'il arrive, personne ne peut me l'enlever. Je l'avais expérimenté quand j'étais hospitalisé, c'était mon seul arpent de liberté, de pouvoir imaginer, de pouvoir écrire. Et là il n'y avait pas de questions de studio, de répétitions ou de savoir combien ça coûte une queue de sirène. Donc ça, pouvoir écrire, c'était quand même le premier pas.

Mais tout de suite, en imaginant cette histoire, j'avais envie de la voir à l'écran. J'imaginais déjà Gaspard ramenant la sirène dans la salle de bain, la baignoire, lui faire du poisson pané... J'avais vraiment envie de le voir. Donc je me suis mis à écrire le scénario en même temps que le livre, j'avais deux dossiers ouverts sur mon ordinateur.

Et concernant l'album "Surprisier" ?

Dès que j'ai décidé que Gaspard serait chanteur, pour le lier encore plus à la sirène et à la question du chant, cette sensibilité au son, je me suis dit 'je vais pas me contenter qu'il ne fasse que des reprises' ce qui était le cas au tout début de l'histoire où il ne faisait que des reprises de Johnny Cash ou Hank Williams. Je me suis dit que, tant qu'à faire, je veux qu'il chante ses propres chansons. Du coup, il y avait ses chansons sur son passé qu'il chante au Flower Burger, sur son passé d'amoureux meurtri et sur la question du deuil, et puis ensuite ses chansons que sa muse ultra dangereuse lui fait écrire. Et en écrivant ces chansons, j'écrivais pour lui et puis j'écrivais pour le score du film aussi. Je me disais vraiment, je vais utiliser tel bout de musique sur telle scène. Sur le tournage ensuite, je leur faisais écouter.

Je déteste les personnages qui sont des décors en plastique

C'était donc prévu depuis le début de faire une adaptation en live-action et non en animation comme cela avait été le cas avec Jack et la Mécanique du Coeur en 2014 ?

Oui, tout de suite. Je voulais vraiment que les personnages soient incarnés au maximum. Je referais peut-être un jour un film d'animation, j'ai adoré ça aussi, mais j'avais vraiment ce besoin et cette envie de voir de vrais gens. Il y avait ce rapport de contraste avec des vrais gens qui incarnent une histoire fantastique. Avoir une vraie sirène. C'était cette contradiction qui m'intéressait. Une sirène c'est déjà une contradiction en soi, c'est l'ultra-métisse. Elle est mi-poisson, mi-femme. Et je ne voulais pas avoir un truc qui ne soit qu'un conte, je voulais le réalisme magique. Je voulais vraiment des comédiens, de vrais décors faits à la main avec ce Flower Burger, ces jouets qui sont censés être faits par les Surprisiers. Je voulais les voir, les manipuler, je voulais être dedans.

Quand on voit le film, on comprend bien que Gaspard c'est une grande partie de vous. Ça n'a pas été difficile de laisser ce personnage à Nicolas Duvauchelle ?

Au contraire, j'adore ça. Ça m'a un peu fait la sensation de quand j'écris des chansons pour les autres, comme quand j'avais écrit pour Olivier Ruiz à l'époque. J'adore cette sensation de prendre un recul, de ne plus être sur le terrain et de devenir un peu comme un coach pour une équipe de foot. Mais effectivement, je ne saurais pas faire trop d'exercices, donc j'ai besoin de m'impliquer émotionnellement à 100% dans mes personnages, dont évidemment le principal, parce que c'est lui qui drive. Mais même mes méchants, je ne les juge jamais, il faut que je les comprenne, même si je ne suis pas d'accord avec eux. Je déteste les personnages qui sont des décors en plastique, qui sont là pour mettre en valeur le héros ou faire fonctionner une énigme. J'ai besoin que tous les personnages soient vraiment traversés.

C'est l'inverse de La Petite Sirène, elle ne veut pas de jambes ni un Prince Charmant

Quand on connait votre univers, on sait que vous avez une imagination débordante. Y a-t-il eu des moments où vous vous êtes dit 'Mais pourquoi j'ai écrit ça, ça va être impossible à mettre en scène !' ?

Bien sûr, ça c'est le jeu du fantastique travail d'équipe sur un tournage. Y a plein de fois où l'on se dit 'Ah bah ça, ça ne marche pas' ou alors 'Ah ça, ça pourrait marcher si on avait ça, mais on ne l'a pas'. Et en fait, toute la question de faire un film ce n'est pas de râler en disant 'Ah bah moi je voulais ça et on l'a pas !', mais c'est de trouver des astuces. C'est ça en fait un tournage. Je sais plus quel réalisateur disait un truc génial 'Quand tu fais un film tu parts avec du sable entre les mains, tu dois partir en courant et le but c'est de garder le plus de sable entre les mains'. Et c'est ça, parce que forcément t'as des contraintes, t'as le temps, de la fatigue... T'as plein de trucs à gérer.

Quand tu dis 'action', tu dis action sur chaque scène mais aussi sur tout le tournage. Alors que, effectivement, quand tu écris ton livre - ce qui est dangereux aussi, tu peux tout le temps recommencer, couper une page, refaire un paragraphe voire un chapitre, ça ne te coûte à toi que du travail. Alors que là tu conduis un camion et si tu fais trop de virages secs, tu donnes envie de vomir à tout le monde derrière et plus personne ne comprend rien, tout le monde est fatigué. Donc il faut conduire vraiment son truc et être - en tout cas pour moi, le plus instinctif possible. Quitte à me tromper mais que ça fasse des accidents sur lesquels on rebondit ensemble en équipe.

Votre sirène est incapable de marcher en-dehors de l'eau et reste coincée dans une baignoire. Ça devait être un vrai défi à mettre en scène de façon créative à chaque fois...

C'est ce qui me plaisait justement. Je voulais surtout pas faire un film de sirène, sinon je l'aurais mise à Tahiti ou Hawaï, avec des fonds sous-marins, des fonds verts où elle aurait pu aller partout. Et j'aurais raconter une autre histoire. Je voulais qu'elle soit en terre inconnue, à l'étranger, qu'elle soit en difficulté. C'est l'inverse de La Petite Sirène, elle ne veut pas de jambes et un Prince Charmant. Elle a été traumatisée par les hommes, elle croit qu'elle est prisonnière chez Gaspard et elle ne veut qu'une chose, c'est rentrer chez elle. Elle est comme handicapée, coincée, prise au piège et je voulais vraiment filmer ça.

J'aime aller dans une salle et que l'écran du rêve s'illumine

On le sait, les films de genre ne sont pas les plus simples à faire produire en France. Avec son côté fantastique, Une Sirène à Paris a-t-il été compliqué à monter ?

Oui. Mais après je ne pense pas que ce soit un film de genre. Effectivement, c'est un peu genré, c'est pas classique. Mais après, comme c'est une métaphore sur quelque chose de très réel, on n'est pas non plus sur un Star Trek ou Star Wars - que j'adore, où l'on est dans un monde parallèle. C'est pas Alice au Pays des Merveilles. C'est la réalité, une réalité poétisée, mais une réalité. Et dedans, bam, il y a l'explosion surnaturelle avec l'arrivée de la sirène.

Mais effectivement, dès que l'on amène une pincée de fantastique, en France c'est très dur à monter. Je ne suis pas le premier à le dire, Joan Sfar ou même Jean-Pierre Jeunet le disent. Et pourtant il y a le public. Quand on a des choses fantastiques qui viennent d'autres pays, les gens viennent voir les films. On le voit aussi dans cet autre cinéma que l'on appelle les plateformes, où il y a quand même des Stranger Things et choses comme ça. Et les gens apprécient ce genre de cinéma.

Du coup, vous aviez pensé à proposer ce film à Netflix ?

Oui, oui. C'est vrai que je suis un amoureux du cinéma, mais je pense que c'est compatible. Je peux regarder des séries et des films chez moi, mais il y a un rite du cinéma qui m'est important. J'aime aller dans une salle, que ça s'éteigne et que l'écran du rêve s'illumine. Ça c'est quelque chose qui me tient à coeur. Mais c'est comme pour la musique, j'ai de la musique sur mon téléphone, mais j'achète des vinyles. C'est pas l'un contre l'autre, c'est pas le futur contre le passé, ça peut cohabiter.

Une Sirène A Paris, de retour dans nos cinémas depuis le 22 juin.

Interview exclusive. Ne pas reprendre son citer Purebreak.

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