Impossible à croire il y a encore quelques mois : le monde se (re)prend de passion pour les récits de la Grèce Antique. L'énorme succès de L'Odyssée (3 millions d'entrées en France, 652 millions de recettes mondiales en deux semaines) pousse les cinéphiles à se replonger dans le poème grec d'Homère dont l'origine remonte au VIIIème siècle avant J-C, et dont les ventes de livres explosent.
De quoi réjouir tous les exploitants, les libraires et les traducteurs de l'œuvre ? Non ! Car une personne est vent debout contre le film, et pas n'importe qui : Emily Wilson. L'auteure et helléniste britannique est à l'origine de la traduction de L'Odyssée sur laquelle Christopher Nolan s'est basé pour son blockbuster.
Le choix de cette transcription, publiée en 2017 et la première anglophone faite par une femme, a fait débat puisqu'Emily Wilson y livre une version plus féministe du récit d'Homère. Une particularité qui, selon elle, ne ressort pas dans le résultat final.
Interrogée par le Guardian, Emily Wilson dézingue point par point l'adaptation cinématographique de Nolan : "J'aurais espéré que les affinités de Nolan avec les thèmes homériques l'aurait poussé dans de nouveaux niveaux créatifs et lui aurait permis de créer des personnages plus crédibles. Mais [le film] est un mélange de grandiose et de superficialité".
L'helléniste parle d'un blockbuster à la vision "trop confuse" et aux personnages "trop sous-développés" : "Il ne livre que la moitié de ce qu'il a promis en termes de grosses idées, bien qu'il excelle à rendre les géants imposants". Principal manquement sur les 2h53 du métrage ? Certains "éléments qui font la grandeur du poème" :
"Il n'a rien de convaincant à dire sur le temps, la mémoire, l'histoire, la guerre ou les relations entre le retour d'un glorieux guerrier et la vie de sa famille, ses ennemis, ses camarades, ses amis et ses voisins. Ça manque de profondeur psychologique, émotionnelle, politique et éthique. Sa structure narrative est artificielle. L'écriture est lamentable. Aucun des personnages n'a de motivation convaincante pour ses actes ou ses paroles. Il n'y a pas de scènes de sexe et toute la nourriture a l'air horrible".
Et de conclure sèchement : "J'aurais honte d'avoir écrit une quelconque partie de ce scénario".
Il faut dire que depuis le début de sa carrière, Christopher Nolan est souvent pointé du doigt pour son manque de représentation des personnages féminins à l'écran, souvent reléguées à des rôles secondaires ou des personnages disparus visibles uniquement via des flashbacks.
Dans une autre interview pour le Sunday Times, Emily Wilson ajoute : "[Le film] n'a eu aucun affect émotionnel sur moi. Ce qui, à mon avis, tient en partie au fait que, contrairement à Homère, ce n'est pas très bien écrit. Les personnages n'ont pas la profondeur qu'ont ceux d'Homère. Je me suis demandée "Est-ce que ça m'importe vraiment que ce type retrouve sa femme ?". Vous ne m'en avez donné aucune raison".
Toutefois, elle reconnaît que la sortie du film est "un événement à célébrer" et que son côté épique "ramène le public dans les salles de cinéma" : "Les traductions de L'Odyssée, dont la mienne, se vendent comme des petits pains. Peut-être que le film va persuader quelques administrateurs d'université de ne pas supprimer leurs départements de littérature, de langues et d'histoire. Nolan fait de son mieux pour que le grand public lise à nouveau et j'en suis très reconnaissante".