Lorsque Shakira se déhanche pieds nus dans le désert dans Whenever, Wherever en 2001, la planète découvre le charisme incendiaire de la chanteuse colombienne.
Le tube se classe numéro 1 partout dans le monde, y compris en France, et la star, alors âgée de 24 ans, décroche une gloire qui ne la quittera plus jamais - l'album Laundry Service s'arrache à 13 millions d'exemplaires et Dai Dai, bien parti pour être le carton de l'été 2026, est déjà son troisième hymne pour la Coupe du monde de foot.
Pourtant, Laundry Service n'est pas un coup d'essai : à l'époque, c'est déjà le 5ème disque de Shakira à paraître dans les bacs. Son premier projet musical, Magia, remonte même à 1991 ! Pendant des décennies, la règle d'or pour une star non-anglophone est restée la même. Pour conquérir l'Amérique et le monde, il faut chanter en anglais. Un passage obligatoire pour d'autres vedettes du monde latino comme Ricky Martin, Gloria Estefan et Enrique Iglesias. Mais Bad Bunny, lui, a dit "no gracias".
Originaire de Bayamón, une petite ville de Porto Rico, Benito Martínez Ocasio n'a jamais cherché à gommer ses origines pour percer dans la musique. Au contraire, sa volonté affichée de célébrer la richesse de sa culture en a fait l'artiste masculin le plus streamé de la planète.
Reggaeton, plena, salsa, bomba, jíbaro, dembow : son dernier album DeBÍ TiRAR MáS FOToS, premier disque 100% hispanophone à remporter le prestigieux Grammy Award de l'Album de l'année, est la démonstration qu'il n'y a plus besoin de s'américaniser pour dompter le succès.
Bien sûr, le grand bouleversement qu'a connu l'industrie de la musique, avec le basculement du modèle économique vers le streaming, a été le terreau pour permettre à la musique de Bad Bunny de rayonner aux quatre coins du globe.
Mais pas seulement : c'est bien la détermination de Benito à inverser le rapport de force culturel qui l'a mené vers les sommets.
Lorsque Drake collabore avec lui sur Mia, c'est bien le Canadien qui fait l'effort de poser son couplet en espagnol. Lorsqu'il est choisi pour assurer le Super Bowl, il célèbre les spécificités de son île natale (les champs de cannes à sucre, les casitas, les chaises longues... et les coupures d'électricité) et cite les pays d'Amérique latine dans leur appellation d'origine.
Pas besoin de traduction pour les téléspectateurs américains : c'est comme ça qu'on brise les codes.
Bad Bunny, c'est donc le meilleur porte-étendard du monde hispanophone, de même qu'un meneur de révolution au sein de son propre cercle. Lorsque le reggaeton a véritablement émergé dans les années 2000, ses représentants - Daddy Yankee, Don Omar, Wisin & Yandel - paraissaient davantage imprégnés de la culture hip-hop américaine, avec des textes gonflés d'egotrip et tournant autour d'un seul sujet ou presque : la séduction.
Bad Bunny a apporté une autre énergie. Lorsqu'il embrase la piste avec du perreo, une danse ultra lascive, l'artiste le fait à sa façon : en s'affiche en drag queen dans Yo Perreo Sola ! Les baggy sont chez lui remplacés par des jupes, des crop-tops.
Sur scène ou dans ses shootings, il assume sa part de féminité et de masculinité. C'est un vrai passionné de mode - d'ailleurs à Marseille, c'est le créateur français Simon Porte Jacquemus qui a désigné sa tenue aux couleurs de l'OM.
L'artiste de 32 ans a aussi apporté au reggaeton une forme de mélancolie. Longtemps résumé à des hymnes de clubs sexualisés, le genre a trouvé avec Bad Bunny une nouvelle profondeur.
Si Estuviésemos Juntos pleure un amour perdu mais éternel, Amorfoda évoque une rupture qui laisse des traces. Tout l'album Un Verano Sin Ti parle de son "âme brisé", du sentiment de solitude qui l'habite et des conséquences sur sa santé mentale.
Et Bad Bunny utilise sa plateforme pour transmettre des messages progressistes : Andrea aborde par exemple le sujet du harcèlement et de la brutalisation des femmes. Quant au clip de son tube Nuevayol, c'est un brûlot contre la politique migratoire de Donald Trump, le président des Etats-Unis, avec des références historiques à la lutte de Porto Rico pour son indépendance.
Derrière les rythmes chaloupés de ses morceaux, Bad Bunny impose une vision - sa vision. Et le monde s'incline. Pensez-y lorsque vous l'acclamerez et l'applaudirez à tout rompre dans la plus grande salle indoor d'Europe ce week-end !
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