Le cinéma d'horreur français. A l'occasion de la sortie de Sanguine, satire gore bien délirante qui a beaucoup fait jasé à Cannes, on voulait se pencher sur le sujet si épineux de l'épouvante hexagonale.
On l'a raillé et on l'ignore encore trop à l'heure où ses homologues anglo-saxons cartonnent. Resident Evil, Backrooms et Obsession aujourd'hui, La Main hier... Et pourtant, du remake de La Colline a des yeux au phénomène culturel The Substance, jusqu'au très buzzesque Kraken, film de la Gen Z par excellence, notre imaginaire hexagonal a volontiers secoué le cocotier du genre.
En proposant des œuvres trash, radicales, sanglantes et très incarnées. Démonstration en dix films aussi traumatisants que révolutionnaires.
Sorte de décalque du slasher movie américain, et du giallo italien, mâtiné de drame psychologique bien de chez nous, cet ovni fascine les passionnés de cinéma depuis sa discrète sortie en salles. Un couple (Jean-Pierre Bacri et Nicole Garcia) emménage dans une vaste demeure isolée, ayant pour seuls voisins une mystérieuse femme qui pourrait s'avérer être une psychopathe. À savoir, Dominique Lavanant (oui oui, l'actrice des Bronzés), hallucinante dans ce contre-emploi diabolique. Ce film dérange, bouscule, brise, et suggère que n'importe quel film d'auteur français au casting bankable peut vriller à l'horrifique le plus corsé. Et 30 ans plus tard, il est le secret de Polichinelle du cinéma d'horreur français : une curiosité jamais égalée.
Premier vrai film gore made in France. Alors que les Etats-Unis profitent au même moment de l'arrivée foudroyante de jeunes surdoués du genre, comme Sam Raimi (Evil Dead) et Peter Jackson (Bad Taste), le pays de Molière expérimente dans le trash avec cette histoire de maternité qui tourne mal. Du bis dans la contrée du camembert. Une date historique.
Bien trop méconnu, ce bijou du body horror préfigure carrément le cinéma de Julia Ducournau, l'autrice de Grave. Actrice, réalisatrice, scénariste, Marina de Van, amie de François Ozon, se donne à fond dans ce portrait d'une femme qui va se passionner pour l'automutilation et le cannibalisme. Oui oui, on est loin de Cocorico avec Christian Clavier. De l'horreur organique, traumatisante et radicale, héritée de David Cronenberg, mais au service d'un regard singulier, politique, féminin et féministe. Ou comment se donner corps et âme à son art.
Alexandre Aja signe là son second long, mais son véritable premier choc cinématographique. Ce récit d'une lesbienne persécutée (Cécile de France) par un routier dégueu (Philippe Nahon, que les érudits du cinéma de Gaspar Noé connaissent bien) fait la part belle à une sidération graphique sans bienséances, frontale, qui ne ménage personne. Tel que l'illustre cette séquence de home invasion restée dans les mémoires. Un survival haletant et dépourvu de toute bienveillance. Quand Aja décoche ce film célébré outre-Atlantique, il signe son ticket pour l'Amérique, et traumatise un panorama hexagonal très ronronnant en ce début des années 2000.
Une révolution française aux Etats-Unis, ça compte ? Avec ce remake d'un classique signé Wes Craven, ici titré au rang de producteur, Aja et son ami Grégory Levasseur signent un manifeste : il faudra à l'avenir compter sur les mangeurs de grenouilles pour secouer un genre qui, à force de devenir mainstream, risque de perdre en pouvoir de subversion. Résultat, ce film-ci, qui a très peu à voir avec l'original, est cruel, graphique, malpoli, viscéral, autant d'adjectif qui conviennent à sa mémorable scène de la caravane. Sur cette oeuvre sadique qui va cartonner au box office plane une revendication. Comme pour dire : Hollywood n'a qu'à bien se tenir désormais. Une manière d'annoncer le succès foudroyant de cinéastes hexagonales comme Coralie Fargeat.
Emblème de la "french extremitiy", qualificatif de la presse anglophone pour désigner la radicalité de certains cinéastes français (Gaspar Noé, Claire Denis, Marina de Van, Alexandra Bustillo et Julien Maury), Martyrs est une expérience aussi détestable que marquante : une immersion sans espoir de retour dans la noirceur la plus absolue. On ne fera jamais aussi jusqu'au boutiste dans le cinéma d'horreur hexagonal : il y aura un avant et un après. Cette réflexion très subjective sur la souffrance humaine s'émancipe de modèles américains (la trilogie Hostel) pour imposer son propre imaginaire, nihiliste et radical. Le film fera scandale, sera interdit aux moins de 18 ans, soumis à la censure. Aujourd'hui, il divise encore énormément, entre perplexes acerbes et défenseurs quasi militants.
Julia Ducournau arrive dans le game. Entre female gaze, regard intime et politique sur le corps féminin et sa représentation, humour noir, saillies punk (emploi d'une chanson du groupe Orties) et gore décomplexé, la jeune cinéaste s'empare du body horror, ce sous-genre privilégiant la déformation, la protubérance, la maladie et l'organique, pour en faire une déclaration féministe. Acclamé par la critique et le public, Grave réveille le cinéma d'horreur frenchie, et l'incite à faire mieux, plus exigeant, moins copié/collé sur ses voisins, plus personnel, audacieux et singulier.
La Palme d'or pour un film d'horreur. Même si beaucoup lui retirent ce titre, jugeant l'œuvre très peu horrifique, c'est une première dans l'histoire de Cannes et c'est une date. Julia Ducournau s'en félicitera et délivrera sur scène une ode aux "monstres". Cette grande amoureuse du genre va ici calquer son amour des mutations sur l'objet-film lui même. Œuvre de science-fiction, de body horror, drame familial, thriller psychologique, allégorie multiple, Titane est inclassable.
Coralie Fargeat est l'autre regard majeur du cinéma d'horreur frenchy. Elle partage avec Julia Ducournau, en plus d'un Prix à Cannes (la concernant, celui du scénario), une passion sincère pour la terreur la plus organique et les métamorphoses dégueux. Mais c'est à peu près tout : avec The Substance, ses intentions sont bien plus satiriques et acerbes. Ce passage au grill d'Hollywood, de ses vanités et de sa fascination pour la beauté éternelle, va cartonner au box office, ressusciter une star (Demi Moore) et se retrouver aux Oscars, après mille et un rejets de distributeurs et producteurs prestigieux. C'est la revanche d'une Française sur une industrie qui ne la comprenait pas, et qui se retrouve à lui attribuer des lauriers sur le tard face à un foudroyant succès.
Faite à l’économie, parcourue de superstars du rape game actuel (La Mano 1.9, Gazo), pensée pour la Gen Z mais sans jamais sombrer dans le film TikTok, cette histoire de HLM hanté par un croquemitaine particulièrement barbare est, qu’on l’aime ou non, un véritable phénomène culturel. Et le buzz qu’il a engendré sur les réseaux a participé à son aura. C’est le cinéma d’horreur pour un public d’influenceurs, mais avec une exigence et un sens du gore particulièrement poussés, de la mise en scène aux effets visuels. Kraken pourrait être une révolution en lançant une véritable vague de films d’horreur nouvelle génération.