Arnaud Laurent : la voix française de Noah Centino dévoile les coulisses du doublage (interview)
Les comédiens doublent-t-ils devant un écran noir ? Doivent-ils apprendre leur texte avant un doublage ? Rencontrent-ils les acteurs dont ils font la voix ? Existe-t-il des différences entre le doublage d'un film ou d'un anime ? Arnaud Laurent - comédien de doublage derrière les voix françaises de Noah Centineo (A tous les garçons que j'ai aimés) ou encore Natsu (Fairy Tail) a dévoilé les coulisses du monde du doublage lors d'une longue interview accordée à Purebreak.
Pour certains doublages, l'écran est noir et il y a juste une ouverture au niveau de la bouche

Existe-t-il des formations pour devenir comédien(ne) de doublage ?

Il n'y a pas de formations pour faire du doublage. En fait, tous les comédiens qui font du doublage, à la base ce sont des comédiens professionnels. Le doublage est une spécificité du métier de comédien, comme le cinéma ou le théâtre. Donc la seule formation pour faire du doublage, c'est celle de comédien. Il faut apprendre à incarner les personnages, à savoir jouer la comédie, et ensuite ça s'apprend sur le tas. Ce que j'ai fait pendant des années, c'est démarcher. On va dans les studios d'enregistrement, et on demande au directeur artistique - qui est l'équivalent du metteur en scène au théâtre ou du réalisateur dans un film, si on peut regarder les comédiens qui travaillent pour apprendre la technique de la postsynchronisation.

On les regarde travailler et éventuellement, en fin de journée, si on se sent prêt après avoir assisté plusieurs fois à ces sessions, on peut demander à passer un essai. C'est pour qu'il entende notre voix, qu'il sache comment on travaille, si on répond bien à ses consignes... Si ça marche, il peut éventuellement nous appeler pour faire des ambiances, des petits rôles. C'est un peu comme les figurations au cinéma. Il faut se créer un réseau en rencontrant les gens.

A l'instar d'un acteur sur un plateau, dois-tu apprendre ton texte avant de doubler ?

On découvre le texte en temps réel. Très souvent quand on arrive pour un enregistrement, on ne sait pas du tout ce que l'on va doubler. Et quand on arrive, le directeur artistique nous dit 'Voilà c'est ce personnage, il lui arrive ça, il fait ça...' et donc on se lance. On passe une petite scène, ce qu'on appelle une boucle, qui est une petite scène d'une minute du film ou de la série, on la regarde et ensuite on double.

Pour doubler, on a le texte qui a été écrit auparavant qui défile sous l'image et il faut le lire au moment où il passe au niveau d'une bande rouge. Et si on lit bien le texte en place, tout en jouant la comédie, normalement on est bien synchro avec le mouvement des lèvres des comédiens ou des personnages.

Il paraît qu'il arrive parfois aux acteurs de doubler devant des écrans noirs, c'est vrai ?

Oui, il y a certains projets, les gros gros films notamment, pour lesquels il faut qu'il y ait une confidentialité. Moi ça ne m'est jamais arrivé, mais je sais que pour certains films l'écran est noir et il y a juste une ouverture au niveau de la bouche pour voir le mouvement des lèvres quand les personnages parlent. C'est tout ce que l'on a. C'est très particulier. Moi j'ai quand même eu un truc assez rigolo. C'était sur Iron Man 3 et on avait les rushs. C'est-à-dire que les effets spéciaux n'étaient pas encore là. Donc on voyait les câbles quand les mecs étaient tirés en arrière, et c'était assez rigolo à voir.

Il y a une vraie différence de confort entre un doublage pour un film, une série ou un anime

Concernant les sessions de doublage : tu es seul à chaque fois ou en duo avec un autre comédien ?

Ca dépend des produits sur lesquels on est et aussi de la période. Maintenant, depuis qu'il y a le coronavirus, on est toujours tout seul en tant que comédien. C'est limité à trois personnes dans le studio, les trois nécessaires : le comédien, le directeur artistique et l'ingénieur du son. On ne peut plus être plusieurs à la barre pour des raisons de gestes barrières.

Mais sinon, au-delà de ces problèmes, quand ils ont le temps, le budget et qu'ils le peuvent - sur les séries et les films notamment, les directeurs artistiques aiment bien nous convoquer à au moins 2. Comme ça, ça se répond et on peut vraiment se parler comme sur scène. C'est plus agréable. Alors que pour les anime, très souvent ça se fait tout seul parce qu'il y a moins de temps, moins de budget. Donc on fait les scènes de notre personnage toute la journée et on enchaîne. On ne fait que ça.

Peux-tu improviser des choses sur les projets de doublage ou dois-tu au contraire respecter un cahier des charges ?

On n'a pas forcément de cahier des charges très précis. En général, le texte a été écrit avant et relu par le client avant. Donc normalement, nous en studio, on a juste à dire le texte tel qu'il est, il n'y a pas de problème. Par contre, il arrive parfois qu'il y ait des petits soucis concernant l'adaptation. Que ce soit au niveau des tournures ou d'un manque de texte, ce qui est compliqué à jouer pour nous. Donc souvent en studio on est amené à modifier. Mais on essaie de ne jamais sortir d'une certaine rigueur et de ce qui a été imposé par le client avant. On reste vraiment dans les clous.

Tu doubles à la fois pour le cinéma, les séries ou les anime. Y a-t-il des différences entre ces trois formats ?

Il y a une vraie différence de confort. Tout simplement dans le temps qui est nécessaire pour l'enregistrement d'un produit. Par exemple, un film qui va aller au cinéma, globalement on a 5 à 6 jours de travail pour la totalité du film et tous les rôles. Pour une série, on a 3 épisodes pour 5 jours environ. Et pour les anime c'est encore plus réduit. Il faut être très efficace et aller beaucoup plus vite. On peut moins aller dans le détail.

Sur les films et les séries, on peut voir une fois la scène, l'enregistrer et si ça ne va pas, on peut vraiment la peaufiner, aller plus dans les directives du directeur artistique, et réenregistrer jusqu'à ce que ce soit vraiment parfait. Et parfois, pour les produits où l'on a moins de temps, on est obligé de ne voir la scène qu'une fois et de se lancer. Et on n'a pas forcément le temps d'écouter, il faut faire confiance à l'ingé son et au directeur artistique qui connait ce qu'il se passe.

Le plus important, c'est de vivre en même temps que le personnage

On le sait, les anime ont la particularité d'avoir des personnages qui peuvent beaucoup hurler. Comment te prépares-tu pour un tel doublage ?

Je n'ai pas de préparation, mais je dors bien quand je sais que je vais avoir un personnage qui va beaucoup crier. Et surtout, comme parfois on va avoir plusieurs doublages différents dans une même journée, j'essaie de ne rien prévoir après. Par exemple, le rôle de Natsu dans Fairy Tail, je savais que si j'avais une demi-journée de tournage, il fallait que je n'ai rien après parce que je risquais d'avoir la voix cassée. Et si c'était une journée entière, j'avais une nuit pour me reposer et en général le lendemain ma voix était revenue.

Mais il n'y a pas vraiment de préparation. Après c'est une technique que l'on apprend, essayer de faire attention à sa voix quand on crie, à la faire venir du bon endroit, c'est-à-dire du ventre pour ne pas trop se casser les cordes vocales.

Sur certaines vidéos disponibles sur YouTube, on te voit beaucoup bouger quand tu doubles. C'est important pour toi de garder un dynamisme derrière le micro ?

Ouais. Je pense que c'est le plus important que de vivre en même temps que le personnage. Comme je le disais, on est comédien, on doit incarner ce personnage, lui donner vie. Donc si le personnage court, je suis obligé de courir, ça va se sentir dans la voix automatiquement. C'est comme ça que je vois les choses, j'ai besoin de me mettre dans la peau du personnage pour que ce soit le mieux retranscrit.

Si le gars donne des coups je vais donner des coups, quand il crie je me donne à fond... Il y a plein de petites techniques que l'on apprend. Dans un doublage pour 13 Reasons Why, Alex est dans la piscine et il se noie. Du coup, on avait pris un petit gobelet et quand il était sous l'eau je buvais et je faisais *glouglouglou*. On est obligé de faire ça, car on n'est pas dans les conditions de l'acteur qui est vraiment dans la piscine. On est en studio derrière une barre, donc on doit recréer les choses pour être au plus proche.

Tu es notamment connu pour être la voix française de Noah Centineo (A tous les garçons que j'ai aimés). C'est facile de doubler un tel acteur ?

C'est un peu piège parce que Noah Centineo, et j'adore sa façon de faire, a une voix où il part toujours un peu dans les graves, un truc très américain. Je ne sais pas comment le décrire, c'est un truc qu'ils ont vraiment les américains. Et moi je ne sais pas du tout faire ça, donc j'essaie de me coller au plus à l'image finalement, aux intentions qu'il a donné au départ et ensuite aux intentions qu'il a.

Sachant que lui, c'est très drôle, il a plein de petites ruptures. C'est-à-dire qu'il est dans ses graves et puis d'un coup il va aller faire une petite voix aigue et tu sais pas pourquoi, puis il va retourner dans les graves. C'est très drôle à faire et j'essaie au maximum, quand il a ces petites variations là, de faire comme lui, pour lui rendre hommage. Pour ne pas le trahir et pour que le caractère du personnage soit toujours là.

J'ai jamais rencontré de comédien que j'ai doublé

Aujourd'hui, malgré la facilité d'accès à la VO avec sous-titres, on se rend compte que les jeunes gardent une vraie passion pour le doublage. Ca doit être un soulagement...

C'est un vrai soulagement. C'est aussi, on ne va pas se mentir, grâce aux réseaux sociaux que les comédiens de doublage ont pris une ampleur qu'ils n'avaient pas à une époque. Tous les comédiens qui doublaient les Dragon Ball, pendant des années ils n'avaient aucune idée de leur impact. C'est quand il y a eu les conventions, les réseaux sociaux, qu'ils ont réalisé qu'il y avait des millions de personnes qui les idolâtraient et qu'ils étaient hissés au rend de culte.

Et c'est vrai que, comme on est dans un métier de l'ombre, on n'a pas de retour direct, on ne sait pas si ça va plaire... Ca nous encourage énormément quand on a ces retours positifs. Pour ceux qui aiment vraiment la VF, on a vraiment de très bons retours et ça nous porte, ça nous fait nous dire qu'on n'est pas dans la mauvaise direction et que quelque part, on fait ce qu'il faut.

T'est-il déjà arrivé de rencontrer un acteur que tu doubles, comme Noah Centineo par exemple ?

Malheureusement non. Alors, toujours grâce aux réseaux sociaux, je poste régulièrement un petit extrait de la bande-annonce en VF quand elle est sortie et j'aime bien taguer Noah dessus en me disant 'Ptet qu'un jour il va le voir et qu'il se dira que ça a l'air chouette la version française'. Mais malheureusement, Noah ne je l'ai jamais rencontré. Je n'ai jamais rencontré de comédien que j'ai doublé.

Mais il y en a avec qui j'ai conversé. J'ai écrit a un comédien espagnol que j'ai doublé et il m'a répondu. J'étais très étonné. Il m'a dit qu'il était super content de pouvoir me parler. Je lui avais envoyé des petits extraits VF et, ce qui était très drôle, c'est qu'il m'a dit 'c'est marrant, on dirait que je parle français'. J'étais content qu'il ait cette réaction.

Le problème avec le doublage, c'est que tu dois forcément te faire spoiler certaines choses durant le processus. C'est pas trop frustrant ?

Si, c'est frustrant pour certaines séries, notamment celles que je regardais avant. Comme on le disait, je ne vois que des parties de mon personnage. Donc il y a plein de choses que je ne peux que deviner sur ce qu'il se passe et c'est compliqué. Sur 13 Reasons Why avec Alex, il y avait la moitié de l'intrigue de la série que je ne comprenais pas, que je ne connaissais pas. On m'avait juste expliqué globalement 'il lui arrive ça et voilà' et il y avait plein de choses autour que je ne savais pas. J'ai découvert tout ça en voyant la saison une fois qu'elle est sortie. Mais parfois c'est un peu frustrant.

Depuis plusieurs années maintenant, on peut voir de nombreuses célébrités se prêter au jeu du doublage. C'est ce qu'on appel le star-talent. C'est une pratique qui t'énerve ou, à l''inverse, tu penses que ça peut coexister avec le doublage habituel ?

C'est une question piège. Je pense que ça peut cohabiter, mais je ne suis pas forcément pour. C'est simple, je considère que l'on a des emplois. Comme je le disais, ceux qui font du doublage ce sont des comédiens. Donc quand il y a du star-talent avec des comédiens, des gens qui sont comédiens à la base comme Franck Dubosc sur Nemo ou Eli Semoun dans l'Age de Glace, ça me dérange moins parce que ce sont des gens qui connaissent le métier, donc ils savent vraiment ce qu'il faut faire et ça rend bien. Le résultat à l'écran est génial.

Quand on prend n'importe qui, par exemple des footballeurs, ce qui m'embête le plus c'est qu'il y a une espèce de banalisation de notre métier qui fait croire que n'importe qui peut le faire en débarquant de nulle part. C'est comme si moi je disais 'tiens je vais aller jouer en Equipe de France' alors que je n'ai jamais tapé dans un ballon de football de ma vie. C'est surtout ça qui m'embête dans le star-talent, c'est cette banalisation de notre métier. Maintenant, ça peut vraiment donner un petit plus. Dubosc dans Nemo a rajouté un truc au père qui est vachement bien. Donc ça peut cohabiter, mais ça peut cohabiter intelligemment. Et j'aimerais que ce soit plus intelligent dans certains cas.

Véritable question piège : quand tu regardes tes films, tu choisis la VF ou la VO ?

Je suis un mauvais élève, je regarde en VO. Principalement du live, les séries ou les films où ce sont de vrais comédiens à la base. En général, ceux-là je les regarde en VO parce qu'il y a un vrai comédien qui a fait son taf au départ, avec une vraie volonté de réalisateur et j'ai envie de voir cette chose. Parce que nous, dans notre doublage, on va essayer de faire au mieux, de lui rendre au mieux hommage, mais on ne pourra pas être aussi bien que lui. Donc j'aime bien voir l'original.

Les dessins animés c'est autre chose. Quelque part, c'est un dessin et on a tous mis nos voix différemment dessus. Donc pour le coup, il n'y a pas quelqu'un qui l'a fait en premier, chacun a sa façon de faire en fonction des lieux. Dans les anime on ne joue pas de la même manière au Japon qu'en France. Mais je regarde parfois des films en VF quand j'ai des potes qui sont dedans et que j'ai envie de voir le résultat. Ou même mes VF à moi pour voir ce que ça donne et si j'étais dans la bonne direction et si j'ai fait ce qu'il fallait ou si ça craint. J'aime bien regarder la VF dans ces moments-là.

L'interview vidéo en version longue !

Arnaud Laurent dévoile les coulisses du doublage (Fairy Tail, Noah Centineo)

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