Imaginez un doudou de bébé brandir un fusil. Et vous viser avec.
C'est là le concept gentiment what the fuck d'Annette Messager, artiste inclassable qui sur la scène très hype de l'art contemporain rayonne autant qu'une Sophie Calle - le prestigieux MoMA de New York l'a déjà exposée, et on la célèbre autant à Tokyo qu'à Venise. Et le Musée de la Chasse et de la Nature (dans le Marais, à Paris) a l'audace d'accueillir ses faits d'armes, pour quelques jours encore - jusqu'au 20 septembre. Une institution complètement parasitée par des expérimentations impertinentes !
Audace, oui oui, car s'intituler Musée de la Chasse et ériger en pièces maîtresses les pieds de nez revanchards pas vraiment armes à feu-friendly de la créatrice a tout de l'acte punk. C'est comme si le musée Oasis dédiait une rétrospective à Blur. Aucune surinterprétation : l'une des oeuvres de Messager s'intitule carrément La revanche des animaux. Légèrement plus trash que Madagascar.
Mais pourtant son discours, lui, est aussi insaisissable qu'une vipère.
J'y étais, je vous raconte.
Quand la candeur tente une valse avec la férocité.
Avec sa très pertinemment intitulée expo Une hirondelle ne fait pas le printemps, Annette Messager manie l'ironie comme l'arsenic. Au gré de ses créations dispersées entre les très beaux murs de l'autel artistique de la Rue des Archives (on y trouve même des lustres), l'amatrice de happenings prend au pied de la lettre la ravageuse comptine du lapin qui se venge du chasseur.
De ci de là, vous allez tomber sur des peluches.
Oui oui, des doudous, qui ont certainement été collectés dans une recyclerie, et déjà passés entre toutes les mains. Ces trésors de braderie qu'on retrouve dans tous les berceaux de France deviennent soudainement des oeuvres d'art. Un gimmick très familier si vous êtes un habité des expos : comme au siècle dernier le Surréaliste Marcel Duchamp récupérait les urinoirs, Messager à l'unisson propose du "ready made" (ériger en art des objets déjà conçus) mais cette fois-ci, en s'éternisant au rayon Garderie.
Et à mon sens, ça change tout. J'y retrouve la fausse candeur des contes de fées. Des récits apparemment anodins mais d'une cruauté inouïe. Et qui tutoient des zones inexplorées de l'inconscient. Rien que ça.
C'est l'idée ici, justement. Oui, nos doudous deviennent des stars dignes de la Joconde. Parfois, ils sont carrément empilés façon montagne. Une autre performance les met en scène accrochés au plafond, et soulevés par un ventilateur, comme des fantômes. Les doudous ne sont plus des madeleines de Proust mais des icônes punk, pensées pour nous déranger. Au pays de Jean de la Fontaine !
Bric à broc étonnamment dérangeant à la Tim Burton, brocante anti-chasse (le lapin tient le fusil cette fois-ci), décalage troublant au doux parfum d'inquiétante étrangeté entre ces objets synonymes d'innocence et les esquisses souvent violentes, voire gore, d'Annette Messager, qui se retrouvent elles aussi affichées sur les murs - car l'artiste prend également le pinceau ou le crayon pour brosser des scènes de massacres ou d'agonie animale.
Bref, vous l'aurez compris, cette balade aux accents tragicomiques ne laissera personne indifférent. Pas vraiment l'habituelle flânerie des galeries plus consensuelles du Musée du Louvre. Au gré des propositions, j'ai croisé beaucoup de visiteurs amusés, désarçonnés voire atterrés. D'autant plus que la créatrice n'est pas du genre à poser une signification toute cuite dans le bec. Annette Messager redonne aux animaux leurs lettres de noblesse mais ne tient jamais de thèses.
Elle laisse simplement notre esprit divaguer et s'interroger sur le sens profond de son art très organique. C'est aussi ce souci de l'ambivalence qui la différencie du tout venant. Est-ce du lard ou du cochon ? Libre à vous de tester cette fascinante animalerie.