MUSIQUE
Pierre de Maere en interview : "Je n'ai honte de rien dans la vie, je raconte tout, et c'est une vraie chance"
Publié le 26 septembre 2026 à 12:23
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Trois ans après le carton du tube "Un jour je marierai un ange", Pierre de Maere revient avec "Ave de Maere", un deuxième album plus introspectif. Le chanteur feu-follet belge se confie à Volum sur ses nouvelles compositions aussi impudiques qu'universelles.
Pierre de Maere en interview © Marcin Kempski

Tu sors ton deuxième album Ave de Maere : as-tu ressenti une pression après le succès du premier, qui s'est vendu à plus de 100 000 exemplaires ?

J'ai pas ressenti de pression sincèrement. On s'est mis la pression, mais très naturellement, de se dire qu'on voulait faire un meilleur disque que le premier. Mon premier album, je l'aime d'amour parce que c'est le premier et qu'il y a une tendresse, mais je n'ai eu que six mois pour le faire. C'est très peu. Il y avait un tube et il fallait rebondir dessus. Six mois, ce n'est pas du tout assez, donc il y a beaucoup de maladresse... 

Quand j'ai sorti le premier, je n'avais en tête que le deuxième ne pouvait qu'être mieux. Je n'avais pas ce tracas parce que je voyais la marge de progression possible. Donc je ne me suis pas mis la pression, mais j'ai eu l'envie de faire un disque qui me ressemble et de prendre le temps. On a eu trois ans, ce qui n'a rien à voir. On a eu le temps de faire plein de démos sur le premier. J'ai écrit 14 maquettes et gardé 12 chansons. Et là, on a écrit 100 maquettes et j'en ai gardé 12. Donc ça n'a rien à voir ! Maintenant que je t'ai en face de moi, c'est là que je ressens la pression. C'est la tournée promo, les premiers retours... Forcément, mes attentes sont très hautes. Je sens plus de pression sur le premier au moment de la promo, mais pas de la création du disque.

Tu parles des maquettes, tu dis en avoir fait une centaine pour en retenir finalement 12. C'est facile de faire le tri ?

Je lance des idées quasiment tous les jours. Les idées les plus fortes sortent du lot et je les retiens. J'ai toujours très envie d'aller au bout d'une chanson que j'aime bien... Certaines maquettes, c'est juste un piano-voix d'1 minute 30 ou en yaourt... Donc ne survivent que les bonnes chansons. Il n'y a pas de choix à faire. Pas un moment où je me retrouve, six mois avant la sortie du disque, avec 100 idées en me demandant ce que je vais garder. Je lance plein de pistes, et puis les mauvaises ne vont pas au bout. Il n'y a pas de dilemme.

Pourquoi ce titre, Ave de Maere ? 

Ave de Maere, à la conquête du monde et de moi-même aussi. Ave de Maere, c'est pour Ave Cesar. Je suis loin d'aimer les conquérants de ce monde, et encore moins les actuels. C'est plutôt l'idée de me dire que j'incarne une espèce d'adolescent sur le tard dans ce disque qui enchaîne des premières fois. Dans ma tête, un ado c'est par définition une sorte de conquérant fragile. Il en fait des caisses, il va à travers tout et de nouvelles sensations. Pour moi, l'adolescence, et je le dis dans le disque, c'est ne rien savoir et toucher à tout. Ave de Maere, ça sonne un peu culte et ça me fait rire. J'ai découvert un album de Michel Polnareff qui s'appelle Coucou me revoilou, je me suis dit que c'était bien d'avoir un nom d'album qui fasse rire. 

C'est aussi un décalage entre le côté pieu du Ave Maria et les paroles un peu plus crues ?

J'ai très peu pensé au Ave Maria, surtout au Ave Cesar, pour le jeu de mots et la consonance. Pour moi c'était plutôt l'esthétique de l'empereur, c'est ça que j'avais en tête. 

L'album contient deux duos avec Clara Luciani et Eva... 

Avec Clara Luciani, on partage notre meilleure amie : Edie Blanchard, qui réalise mes clips. On s'est connus grâce à elle. J'ai beaucoup aimé Clara parce qu'elle est hilarante, on s'est beaucoup piqués. On a trouvé un terrain d'entente pacifiste. J'adore ce qu'elle fait depuis toujours. La grenade, c'était une de mes références. C'est elle qui m'a, entre autres, donné l'envie de chanter en français, à une époque où je ne trouvais pas la chanson française cool. Elle a changé ma vision de cela, avec Stromae. La chanson Quasiment parfaite, sur laquelle je l'ai invitée, sonne très Clara. Il y a une évidence mélodique. Et c'est un jour où nous avions tous les deux perdu aux Victoires de la Musique, un jour de lose, où je lui ai dit "Ma chérie, lot de consolation, j'ai une chanson pour toi". Ce qui aurait pu être encore pire, ça aurait pu empirer sa journée si elle n'aimait pas ce que j'avais fait (rires). Mais elle a aimé la chanson. Elle m'a dit oui. Et on s'est vus en studio. Elle écrit très vite Clara. L'écriture de son couplet a duré, je pense, 20 minutes, alors que moi, je galère pendant un an et demi... Donc merci Clara pour l'humiliation (rires).

Et la seconde, c'est Eva. Je l'aime beaucoup, mais je l'ai redécouvert avec Bottega, un gros tube génial. Tout son disque était super, Mémorise, c'est un morceau que j'aime beaucoup, produit en partie par Damso. Ça donne une belle image, assez géniale. Et j'avais ce titre, La grande vie, qui était, je trouve, super bien produit, avec une belle musicalité. Mais il me manquait un second couplet et je voulais à tout prix inviter quelqu'un dessus. C'est ma sœur qui, un jour, écoutait Eva et c'est devenu une évidence. C'est grâce à elle que j'ai invité Eva qui m'a répondu tout de suite. Je lui ai envoyé le message dans la foulée, elle m'a répondu dans les 15 minutes et on s'est vus la semaine d'après. Elle aussi a écrit un couplet assez rapidement et je trouve qu'elle porte le morceau avec sa voix sublime. Quand elle chante "Je suis venue pour la grande vie", elle fait un truc que je ne sais pas faire, très très aigu, qui est hyper beau. 

Clara Luciani, ça semble logique mais Eva est de prime abord assez éloignée de ton univers...

C'est pour ça que c'est un bonheur de l'avoir ! Je voulais à tout prix surprendre. En effet, Clara c'est très familier parce que nous sommes deux figures de la chanson française... Il y a quelque chose de plus traditionnel chez Clara. Donc Eva est plus que bienvenue, elle fait du bien ! 

Tu dis que cet album s'est construit en opposition au premier, avec notamment beaucoup de paroles très introspectives. Penses-tu que le succès du premier album t'a aidé à le faire plus sereinement ?

Déjà, je pense que le succès de mon album m'a donné confiance en moi, pas forcément en tant qu'humain, mais plutôt en tant qu'artiste. Notamment avec tout ce qu'il s'est passé autour. Les Victoires de la Musique, c'est très crédibilisant. C'est bête, mais dans ma tête, ça me faisait du bien. Je me suis senti comme faisant partie d'un truc. Et puis surtout, le succès permet d'avoir des budgets plus importants. Le fait d'avoir des musiciens en studio, c'est un truc qu'on ne s'était pas permis sur le premier album. On a invité plein de monde en studio, on a fait plein de chansons, on a eu plus de temps... Tout ça, c'est le résultat du succès du premier disque. 

Après, est-ce que ça apporte plus ou moins de liberté ? En fait, je n'avais certainement pas envie de reproduire la même chose que sur le premier, donc c'était une contrainte, mais je pense que les contraintes sont génératrices de créativité. En faisant ce disque, je n'ai pas pensé au premier. Je me suis juste dit qu'on allait faire quelque chose de différent. Que ça allait être plus organique, plus proche de moi, plus humain sans doute, dans la musicalité, parce qu'il y a plus d'humains qui jouent... Dans les textes aussi ! Et moi, je n'ai jamais été très pudique. Je me raconte très facilement, c'est ma façon de dealer avec les problèmes. Ce n'est pas nouveau. Mais sur le premier, j'avais peu de choses à dire. Ici, j'ai tant de choses à dire.

Tu dis avoir voulu raconter tout ça avec impudeur : pourquoi avoir eu envie de se livrer autant ?

Je trouve ça important. J'aime bien cette idée de n'avoir honte de rien, et de tuer la honte. Je n'ai honte de rien dans la vie, je raconte tout, il n'y a rien qui me fait vraiment honte. C'est une chance de fou et je m'en rends compte... Enfin je m'en suis jamais rendu compte jusqu'à ce qu'on me le dise, que tu poses certaines questions à tes collègues et qu'ils sont un peu mal à l'aise à l'idée de répondre. L'idée, ce n'est pas d'être un gros lourd qui pose les mauvaises questions, mais il faut tuer certains tabous. Et par exemple, les histoires d'amour : j'en ai eu quelques-unes un peu pourries, ça arrive... Pas pourries parce que les mecs sont mauvais, juste parce qu'il n'y a pas de connexion... Il m'arrive de déifier la personne en face de moi, je lui cours après, donc j'ai l'air de rien, je ne suis pas digne soi-disant. Mais pour moi, il n'y a pas de dignité en amour, je ne crois pas à l'ego ou à la dignité en amour, je crois au fait de se faire respecter.

C'est pour ça qu'il y a des morceaux comme J'aurais fini par te plaire ou Mon amour fuck où je suis littéralement un souillon, mais ça fait du bien d'entendre ça en tant que public. Et puis il y a ce morceau I don't wanna sleep tonight, dans lequel je raconte ma première fois intime. Je parle de timidité, de pudeur, je dis littéralement "Je suis timide, ferme les stores" puis "Tu écris dans mon livre d'or, tu ris car il est encore vide" car c'est la première personne à me rendre visite... Je trouve ça cool, même pour mon public, de voir un chanteur qui a beaucoup de confiance en lui sur scène et en interview, qui en fait des caisses, et qui a très peur de faire l'amour en plein jour. C'est bien de le savoir, c'est universel. Voilà pourquoi j'avais envie d'être franc. 

Donc aucune volonté de se censurer ?

Ah non ! La censure c'est triste comme tout, c'est l'obscurantisme, on n'en veut pas sur le disque...

Quelle a été la chanson la plus compliquée à écrire ?

Bonne question... En fait, c'était une galère à chaque fois. C'était facile et compliqué. Ça parle plus de moi et de choses vécues, donc en ça, c'est plus évident que d'écrire de la fiction. Mais par contre, je pense que j'ai redoublé de perfectionnisme et d'envie de faire bien. Il n'y a pas un mot qui est laissé au hasard. En ça, j'ai travaillé des mois sur chaque texte. (Il prend un temps pour réfléchir) En fait, tu sais quoi ? La plus dure à écrire, et pourtant elle comporte le moins de mots, c'est I Don't Wanna Sleep Tonight, c'est une chanson que j'ai écrite au départ en anglais. Je ne voulais pas garder d'anglais à ce temps-là, pas autant sur le disque. Elle est hyper rythmique et c'est là que je me suis rendu compte de la différence entre le fait de composer en anglais et en français. Ce sont deux langues musicales très différentes. La chanson est hyper rythmique, un peu à la Christine and the Queens... Quand je dis "Tu ris car il est encore vide", c'est quelque chose d'hyper découpé et le français ne permet pas vraiment ça. J'ai galéré très longtemps, je pense pendant deux ans, avant de trouver les mots qui rebondissent comme il faut, qui sonnent comme il faut, de façon très fluide... 

Le français c'est une langue difficile pour l'écriture, les consonnes sont dures, les "P, Q, R", c'est compliqué en bouche. Faire un truc qui coule de source en français, c'est jamais évident et d'autant plus quand c'est sur une prod aussi rythmique et groovy que celle-ci. D'ailleurs, si on réfléchit bien, la disco francophone, ça n'existe que très peu... C'est pour ça que tout le monde geint dans ses chansons en français, c'est peut-être plus simple (sourire).

Tu en as un peu parlé tout à l'heure, c'est un disque très organique aussi, dans tous les sens du terme, avec beaucoup d'instruments acoustiques et moins synthétiques. C'est un peu un contrepoint avec le premier qui était plus sombre, plus cinématographique.

En fait, j'ai redécouvert plein de références sur le tard. Mes parents m'ont appris la culture musicale des années 80, ils m'ont enseigné ça. Moi, de par mon vivant, j'ai beaucoup aimé et connu les années 2010, mais il manquait 20 ans à ma culture musicale, que mes musiciens, qui sont des trentenaires, fans de musique, m'ont doucement permis de rattraper. Air, Phoenix ou Sébastien Tellier sont des artistes que j'adore aujourd'hui, mais que je ne connaissais pas il y a deux ans et demi. Par exemple, Air, ce sont les guitares de Talkie Walkie ou Cherry Blossom Girl qu'on retrouve sur Les Jolis Talents ou Mon Amour, Fuck et qui donnent beaucoup de relief et beaucoup d'humanité au disque. 

Je voulais que ça se sente non seulement dans les textes, mais aussi dans la musique. Et si tu fais bien attention, ma voix n'est quasiment pas traitée. Il y a très peu de reverb, très peu d'écho, la voix n'est pas lissée. Et pour moi, ce n’est en aucun cas des problèmes. J'adore ça. Sur le troisième, peut-être que vous ne me reconnaîtrez pas, mais sur celui-ci, au vu des histoires que je raconte, je voulais que les textes soient entendus et que la musique suive. Et ça passe par l'enregistrement avec des musiciens en chair et en os.

Dans cet album qui est très charnel et sensuel, les chansons Je pense à vous et Les jolis talents me semblent thématiquement un peu en décalage avec le reste, comme une parenthèse ? 

Je pense à vous, c'est aussi honorer la place de la musique dans ma vie, la place de l'art... J'ai toujours considéré que ma carrière de musicien était un outil de séduction. Ça m'a permis de rencontrer des amis. Sans ça, j'ai l'impression d'être rien. Je connecte très fort ma confiance en moi à mon succès. Et je me fais des copains en les impressionnant. C'est ma façon de communiquer et de connecter. Et donc ça rend hommage à ça, si tu écoutes bien les paroles. 

Pour Les jolis talents, ça va avec l'adolescence parce que je m'adresse à une fille qui a mon âge, que je connais depuis toujours. Elle a de l'or dans les mains, elle coud très bien et elle saura faire de grandes choses si on ne l'empêche pas, sauf qu'elle a des parents qui sont un peu réduits dans leur champ des possibles et qui l'empêchent d'aller au bout. Je l'encourage, je lui dis "Tâche de ne rien faire comme tes parents qui ont peur des chemins déviants et qui ont manqué la fête". L'adolescence, c'est le moment il faut choisir justement le bon moment. Ce n'est pas vraiment un disque qui n'est porté qu'autour de l'amour, mais plutôt des premières fois, de cette adolescence, de choix importants à faire... Et donc je trouve qu'elle rejoint assez bien la thématique. Mais j'ai aucun mal à avoir des parenthèses. (sourire)

À travers la chanson Je m'en souviendrai, la fin de l'album sonne comme un bilan de toutes ces expériences. Quelle leçon en tires-tu au final ?

C'est une chanson que j'ai écrite pour mon amoureux à ce moment-là. C'était une relation hyper positive, hyper heureuse et très épanouissante pour tous les deux. On s'est aimés avec un équilibre pendant longtemps et c'était la première fois que ça m'arrivait. J'aime bien commencer le disque par Mon paradis qui est l'avant/après le coming out avec la tension, la peur et plein de relations amoureuses plus ou moins ratées, avant de terminer sur un élan positif, un happy end. C'est la chanson dans laquelle je me livre le plus. Il y a un pont parlé. Pour certains, ça peut être cringe mais pour moi, ça marche bien.

Je trouve que c'est une chanson hyper sincère et je trouve ça bien que ce soit sur la chanson dans laquelle je me livre le plus que je sois le plus heureux. Ce que ça encourage à faire, c'est d'être sincère avec soi-même et les autres. En fait, c'est aussi de dire qu'il faut passer par plein de choses de merde pour arriver à toucher du bout des doigts quelque chose de divin. Et c'est très normal de se faire malmener. Enfin, c'est pas normal, il ne faut pas le laisser faire, mais ce que je veux dire c'est qu'on passe tous par là. Il n'y a pas de honte à ça et il y a toujours, je pense, de la lumière au bout du tunnel.

Il fallait quand même passer par toutes ces histoires "malheureuses" pour arriver au bonheur ?

Exactement. Chaque erreur, on apprend des choses. Parce qu'il y a plein de moments un peu tristounes, mais globalement assez optimistes. C'est un disque que j'estime être optimiste. En tout cas, la première et la dernière chanson sont très fortes. 

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Par Théau Berthelot | Journaliste
Passionné par la musique, le cinéma, la littérature et le journalisme, il est incollable sur la scène rock indépendante et se prend de passion pour les dessous de l'industrie musicale et de l'organisation des concerts et festivals, où vous ne manquerez pas de le croiser.
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